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“LA ‘IRÈNE’ DE ROSSELLINI EST POUR MOI UN CAS UNIQUE ET INOUBLIABLE”, ALAIN BERGALA

Ancien rédacteur en chef et éditeur aux Cahiers du cinéma, Alain Bergala a été l’invité d’IL EST UNE FOI. Auteur de nombreux articles et de livres consacrés à Godard, Rossellini, Bergman, Kiarostami, Buñuel, etc. il partagé sa passion pour le 7ème art lors des débats qui ont suivi les projections de Europe ’51 et Jeannette. Il a accepté de répondre à trois questions.

Europa 51, réalisé par Roberto Rossellini au lendemain de la seconde guerre mondiale, est lié à un contexte historique bien précis. Pourquoi, selon vous, le parcours d’Irène, interprétée par Ingrid Bergman, nous bouleverse-t-il toujours autant ?

Rossellini inscrit son histoire à un moment très précis de l’histoire de son pays, comme il a toujours été parfaitement synchrone avec la société qui l’entoure. A chaque période il a inventé les formes nouvelles pour rendre compte d’où en sont les Italiens avec les bouleversements liés au fascisme, à la guerre, à l’après-guerre, et même avec ce film à l’après « après-guerre » qui vient juste de commencer. Mais les personnages de ses films ne sont jamais « déduits » de la réalité historique. On avance dans le film avec eux, avec leur libre-arbitre, dans des situations où ils doivent inventer leur vie sans être pris dans le carcan d’un scénario dicté par la situation historique. Ce qui est précisément bouleversant c’est qu’Irène navigue à vue de rencontre en rencontre, d’un milieu social à un autre, sans savoir où tout cela va la mener. C’est cette traversée en aveugle qui va lui permettre de « se » trouver sans savoir ce qu’elle cherchait, à la toute fin du film où les autres, les pauvres, les gens du peuple vont la décréter «sainte ». Mais l’émotion du personnage tient aussi beaucoup au jeu magnifique d’Ingrid Bergman.

Bien qu’elle suive celles de Dreyer, Rossellini, Bresson, Rivette, la Jeanne d’Arc proposée par Bruno Dumont dans Jeannette (2017) est tout à fait unique… A quoi tient sa radicale modernité ?

Dumont a fait un choix que personne n’avait fait avant lui sauf Peguy en littérature, dont il reprend littéralement le texte. Celui de nous montrer le devenir d’une petite fille (puis d’une adolescente) dans laquelle est en gestation la future Jeanne d’Arc, celle qui est le sujet des autres films qui lui sont consacrés. Et ce choix change tout, car il filme avant tout la voix (par les chansons), le corps (par la danse), et les rapports à l’espace, au paysage, de ses petites actrices. C’est un cinéma plutôt franciscain par l’attention égale qu’il porte à toutes les choses qu’il filme : les moutons, les nuages, les pieds, les nuques de ses personnages, etc. Le rôle de la musique et de la danse est de nous montrer physiquement, et pas seulement à travers le texte de Péguy, la vocation qui traverse Jeannette et les tensions, les relations que cette vocation suscite dans sa conscience et avec les autres personnages.

IL EST UNE FOI met les femmes à l’honneur. Quel(s) visage(s) de la femme retenez-vous de cette cinquième édition ?

Je n’ai pas vu, hélas, tous les films de cette programmation, mais les films qui me touchent le plus sont ceux où l’héroïne est filmée avec « innocence », sans effets cinématographiques appuyés, sans thèse préalable. Je pense évidemment à la Jeanne d’Arc de Bresson et à celle de Dumont, à la Julie de Eugène Green, à la Anna de Pawlikoswski, à la Thérèse de Cavalier. Mais évidemment la Irène de Rossellini est pour moi un cas unique et inoubliable.